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Luciole de l’apocalypse: fonction de l’histoire de l’art dans une perspective post-apocalyptique – Gabrielle Sarthou

« L’image n’assume-t-elle pas, dans sa fragilité même, dans son intermittence de luciole, cette puissance même, chaque fois qu’elle nous montre sa capacité à réapparaître, à survivre ? »

La survivance des lucioles, George Didi-Huberman

Il est dans l’air du temps de s’imaginer la fin du monde ; celle-ci, presque tangible lorsqu’on parcourt les titres d’actualité, nous renvoie à notre fragilité, et résonne dans notre imaginaire comme le reflet tordu de notre réalité intérieure.  Il est indéniable que la crise actuelle a de quoi réveiller notre instinct de survie. Nonobstant, il est important de se rappeler que presque toutes les époques ont fait face à leur fin du monde et que nous sommes encore là aujourd’hui.

Plus jeune, le choix de carrière m’a fait me questionner sur ce que seront les métiers de l’avenir, ceux qui seraient vraiment utiles pour subsister. Les médecins, les infirmier.ière.s, électricien.e.s, mécanicien.ne.s, et bien d’autres encore, seraient essentiel.le.s lors de la fin du monde. Par optimisme, ou par pure désinvolture, j’ai tout de même orienté mon choix vers l’histoire de l’art. Et maintenant, en tant qu’historienne de l’art, je me demande ce que serait mon rôle si la véritable apocalypse survenait, celle qui déchire, avec les météorites, le feu, la guerre (ou un virus inarrêtable). 

Il est clair que les compétences acquises dans le cadre de mon baccalauréat en histoire de l’art ne me seront pas utiles durant la catastrophe (je me demande même si une tête remplie d’art brûle plus rapidement qu’une tête remplie de chiffres), mais plutôt au moment où les survivant.e.s devront se relever pour ensuite se réorganiser suite à l’effondrement.

Ma fin du monde se dessine sur fond de ruines fumantes, dans une sombre palette aux tons de gris entrecoupés de touches orangées : des braises à étouffer. Quelques années auront passées depuis le Grand-Reset et de maigres silhouettes, accroupies autour d’une soupe salée, discuteront de l’état des choses et tenteront d’imaginer un futur. En me projetant dans ce monde détruit, dans ce futur où l’Histoire aura été oubliée par ces personnes qui ne vivent pas, mais qui survivent, je me suis dit que pour elles, je serai une luciole.

Les lucioles survivent, elles sont les « lueurs où espoir et mémoire s’adressent mutuellement leurs signaux »[1]. L’histoire de l’art sera mon flambeau pour raviver l’espérance. Toutes des œuvres d’art pourront être détruites physiquement, leur puissance n’en sera pas moins grande. Leur identité survivra, mais sera indéniablement altérée. Par mes mots, je serai brèche, je raviverai leur présence. Les œuvres nous rappelleront l’immanence du temps historique. Elles seront la métaphore de notre sort ; elles nous enseigneront que la destruction n’est jamais absolue.

L’Histoire est apodictique[2]. Selon Giorgio Vasari, l’Histoire est le miroir de la vie humaine.[3] Les leçons de l’Histoire doivent transcender les individus[4]. En tant que luciole, je serai donc d’abord porteuse de mémoire.

L’Histoire de l’art c’est l’histoire des regards ; l’histoire des différentes manières de percevoir, et puis d’en parler. Je décrirai toutes les œuvres que je connais. J’évoquerai sûrement l’origine et les transformations de l’art, les grands mouvements et styles qui diffèrent selon les peuples et les époques[5], mais, surtout, je décrirai les textures, les couleurs, les modelés, les lumières, les lignes, les profondeurs, les touches, les ouvertures, les traits, les transparences. Je nommerai des noms. Tous les noms dont je me rappellerai. Je raconterai cette histoire qu’on m’a tant racontée, et cette histoire encouragera les vagues de passion, de colère, de rêve et de poésie. J’apporterai les nuances nécessaires, en expliquant que les canons doivent être repensés, en rappelant que mon savoir est situé, car l’histoire de l’art appartient à ceux et celles qui sont écouté.es, pour faire comprendre aux jeunes enfants aux joues noires de suie et aux yeux brillants, que le monde du passé était un monde complexe, mais vivant.

En tant que luciole, je serai aux côtés de bien d’autres historien.nes de l’art, conteur.euses, poètes, artistes et philosophes, et nous veillerons à alimenter le feu de l’art, comme un phare. L’art sera notre espace pour refonder la beauté du monde, notre appel à vivre et notre rappel de ne pas faire de l’existence une accumulation de gestes[6]. Lorsque les cœurs porteront de nouveau l’espoir, il ne nous restera plus qu’à se tenir debout. Ensemble. Face au chaos.

Les lucioles protègent notre mémoire et notre espérance, leur lumière est intermittente, fragile, et il faudra savoir la repérer avant que l’obscurité ne reprenne ses droits.

N.B. J’ai écrit ce texte au mois de décembre 2019, avant que le coronavirus vienne chambouler notre quotidien et que la crise sanitaire soit déclarée. Je ne crois pas que ce texte ne détienne la véritable solution face à cette situation. Je pense qu’il est plutôt un rappel que nous sommes ensemble face à cet évènement d’envergure mondiale, et qu’il faut rester positives et positifs. Rien ne sert de s’affoler, de s’essouffler. Ne croyez pas tout ce que vous entendez, soyez critiques et prenez soin de vous. Sachez quand il est temps d’arrêter de lire les textes d’actualité. Je comprends ce qui se passe n’est pas facile pour personne, mais mon conseil serait d’utiliser ce temps pour faire des choses que l’on repoussait à plus tard et de se changer les idées. Lire ce livre sur notre table de chevet, peindre, jouer de la musique, cuisiner, passer du temps avec nos proches, écouter des shows d’humour, etc. Finalement, soyez doux avec votre prochain.e, ayez de l’empathie et lavez-vous les mains !

Fiona Annis, La Survivance des Lucioles, 2018

BIBLIOGRAPHIE

DAVID, Alain. « Restance », Rue Descartes, vol. 33, no. 3, 2001, p. 25-35.

DIDI-HUBERMAN, Georges, Survivance des lucioles, Paris, Les éditions de Minuit, 2002, 141 p.

LATULIPPE, Hugo, Pour nous libérer les rivières : plaidoyer en faveur de l’art dans nos vies, Montréal, Atelier 10, 2019, 84 p.

STENGERS, Jean, « Les fonctions de l’histoire dans la société », Revue belge de philologie et d’histoire, tome 82, 2004, p. 51-69. En ligne. < https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2004_num_82_1_4813 >. Consulté le 3 janvier 2020.

VASARI, Vasari, « Introduction générale », Les Vies des meilleurs peintres sculpteurs et architectes, Florence, vol. 3, 1568.

WICKELMANN, Joann Joachim, Histoire de l’art dans l’antiquité, Leipzig, 1764, 1166 p.


[1] Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Les éditions de Minuit, 2002.

[2] « Apodidicte » signifie être d’une nécessité absolue.

[3] Giorgio Vasari, « Introduction générale », Les Vies des meilleurs peintres sculpteurs et architectes, Florence, vol. 3.

[4] Jean Stengers, « Les fonctions de l’histoire dans la société », Revue belge de philologie et d’histoire, tome 82, 2004, p. 59.

[5] Ce passage est inspiré de la préface du livre Histoire de l’art dans l’antiquité de Joann Joachim Winckelmann, 1764.

[6] Phrase inspirée d’une citation d’Hélène Dorion, tirée du livre d’Hugo Latulippe Pour nous libérer les rivières, p. 33.

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