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Filmer les jeunes filles – Lune Wagner

Rivalité féminine, défloration traumatisante ou encore menstruations taboues, notre image de l’adolescence au féminin perdure dans l’inconscient populaire. À l’âge des premières fois, celui de la découverte, celui de l’entre-deux, le rapport des adolescentes envers leurs amis, leur(s) partenaire(s), leur corps, leur sexualité ou encore leurs menstruations, est en grande partie régi par les films qu’elles regardent. Nombreuses sont les œuvres abordant le personnage de la jeune fille. En revanche, peu d’entre elles s’éloignent des contours dessinés par Hollywood, donnant lieu à une représentation limitée de l’adolescente.

Loin de nous l’idée de dresser un portrait exhaustif de ce personnage projeté par les teen movies, il serait intéressant d’en retracer les principaux traits, à travers les recherches menées par Adrienne Boutang et Célia Sauvage (2011), maîtresses en la matière.[1] Essentiellement filmé par des hommes, le teen movie pose un regard voyeuriste sur une Lolita fantasmée. Plusieurs films du genre s’inspirent du mythe de la nymphette ; fusion parfaite entre extrême jeunesse et érotisation exacerbée. Dans American Beauty (Mendes, 1999), c’est un « innocent » spectacle de majorettes, au premier abord enfantin, que la jeune Mena Suvari transforme en peep-show sous les yeux dévorants de Kevin Spacey. Au-delà de la polarité entre pureté (enfance) et souillure (érotisation), du regard adulte, masculin et hétérosexuel porté sur elle — regard connu sous le terme male gaze —, la figure de l’adolescente se construit surtout autour de la virginité. La Lolita étant cette chimère, à la fois vierge et objet de désir charnel, la défloration est édifiée tel un rite de passage, celui de la candeur au vice, de l’enfance à l’âge adulte. Avec les chick flicks — les films pour filles —, la perte de la virginité se retrouve principalement dans le drame ou le thriller.  Ainsi, la première expérience sexuelle des adolescentes est révélée comme une épreuve douloureuse et traumatisante. Sous-genre du cinéma d’horreur, le slasher appuie cette idée de défloration cauchemardesque. Il présente souvent un groupe d’adolescentes qui, après la perte de leur virginité, sont tuées l’une après l’autre par un psychopathe. Avec les sex quest — des films pour adolescents masculins — nous rencontrons un registre comique. Pour les jeunes garçons, le dépucelage se construit comme un événement frivole, baignant au sein d’une atmosphère festive et alcoolisée. Incitant le spectateur adolescent à considérer les femmes comme objet de conquête sexuelle, il a été reproché au sex quest de véhiculer la culture du viol. Cela dit, le genre se diversifie plus rapidement que les chick fliks, en incluant notamment la question de la masturbation masculine (American Pie, Weitz, 1999), l’importance de la fraternité et l’introduction de personnages sous-représentés tels que les nerds ou les geeks. Le cinéma pour adolescentes, lui, demeure pudique face à la masturbation féminine, aux menstruations ou même à la sororité. À l’instar de la défloration, les menstruations sont dépeintes à travers une vision terrifiante et sanglante de la métamorphose du corps. Citons l’innocente et juvénile Carrie de De Palma (1976), dont la robe d’un blanc immaculé est noircie par les baquets de sang jetés par ses congénères lors du bal de fin d’année. Véritable métaphore de la transformation horrifiante du corps, où les menstruations sont synonymes de brutales irruptions aux traits diaboliques. D’autre part, le teen movie écarte la notion de sororité en faveur d’une rivalité féminine fantasmée. Les adolescentes y sont très stéréotypées : souvent de race blanche, au milieu social aisé et à la sexualité hétéronormée. Traditionnellement fondée sur l’apparence et le statut social, la rivalité féminine découle d’une figure phare du teen movie ; celle de la garce. Regina, dans Mean Girls[2] (Waters, 2004), en est très représentative. Modèle de beauté par excellence, la pom-pom girl, reine du lycée accompagnée de ses éternelles suiveuses, suscite à la fois jalousie et admiration chez Cady. Cette dernière prendra d’ailleurs la place de Regina en adoptant la même cruauté qu’elle, sous-entendant ainsi que l’accès au pouvoir requiert une forme de concession. Pour Cady, ce fut l’abandon de ses valeurs morales. Enfin, cette rivalité suscitée par la garce joue un rôle essentiel dans une étape clé des chick flicks ; celle du relooking. Encore ici, la dichotomie entre chick flicks et sex quest est flagrante. Chez les adolescentes, le relooking est souvent le fruit d’une entité extérieure. L’héroïne ne prend pas la décision de changer, c’est une amie, une instance externe, qui s’en charge. Ainsi se crée une image d’une sourde violence, puisqu’elle incarne l’idée d’une pression sociale sur les épaules de la jeune fille, celle de convenir à une norme de beauté. Pour les adolescents, l’étape du relooking est une décision personnelle, propre à l’individu concerné. Dans Christine de John Carpenter (1983), le protagoniste est un jeune nerd qui fait l’acquisition d’une voiture à l’aspect rock auquel il cherche à se conformer. Il se pare donc de lunettes de soleil, de blousons en cuir, et adopte l’attitude brutale et nonchalante associée à l’imaginaire populaire du rock.

Et aujourd’hui ?

Certes, entre le voyeurisme, la défloration traumatisante, la sexualité taboue et le manque de sororité ou de diversité, la production est loin d’être parfaite ! Le cinéma manque cruellement de scénaristes féminines, d’héroïnes, de réalisatrices et de productrices. Néanmoins, nous voyons apparaître dernièrement des œuvres apportant un souffle d’espoir quant à l’avenir des teen movies. L’émergence de certaines réalisatrices démocratise l’idée de sororité entre filles. Par exemple, avec Bande de filles de Céline Sciamma (2014), incluant un chœur d’actrices Noires au centre de l’œuvre. Lady Bird, de Greta Gerwig (2017), élu meilleur film aux oscars 2018, donne une profondeur psychologique au personnage de Christine, dont les intérêts ne gravitent pas uniquement autour des garçons ou de la perte de la virginité. Son regard se porte également sur l’avenir, les études et les proches. Ces ouvertures vers des chemins moins empruntés se popularisent peu à peu sur certaines plateformes de diffusion telles que Netflix. Ainsi naissent de nouvelles protagonistes au profil culturel varié, telle Lana Condor dans À tous les garçons que j’ai aimés (Johnson, 2018). Citons également The End of the F***ing World (Ogborn, 2017), dénonçant ouvertement la culture du viol, ou encore la série Sex Education (Herron et Taylor, 2019), qui aborde sans retenue les sujets de la masturbation féminine, du désir homosexuel, et évite les représentations édifiantes de la défloration ou du dépucelage. Il est intéressant de noter que malgré l’effort d’inclusion de certaines œuvres contemporaines, beaucoup tombent dans le piège du token characters ; c’est-à-dire de l’introduction de personnages n’ayant aucun réel poids dans l’histoire. Les minorités demeurent dans l’ombre du film et ne donnent qu’une vague illusion de parité.

Pour clore, relevons qu’il est essentiel de favoriser des œuvres échappant aux carcans conservateurs afin d’obtenir un cinéma plus représentatif du public. Donnons une chance aux films indépendants, à ceux réalisés par des femmes, à ceux incluant de manière pertinente des minorités ethniques, des LGBTQ+, des adolescents contrastés, à ceux abordant des sujets tabous ; car se prononcer sur le cinéma d’aujourd’hui, c’est bâtir celui de demain.

Sources :

Boutang, Adrienne. 2013. « De vraies jeunes filles ? » Vertigo, 14.

Boutang, Adrienne et Célia Sauvage. 2011. Les teen movies. Paris : J. Vrin.

Richard, Zoé. Comment les teen movies filment les adolescentes ? [Video], YouTube, 28 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=XIP2HxzXmUw&t=918s


[1]À ce propos, je vous recommande chaudement une vidéo intitulée Comment les teen movies filment les adolescentes ? de la chaîne YouTube Zéotrope.

[2]Aussi connu sous le titre Lolita Malgré Moi

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