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Parlons punk ? – Lune Wagner

Prends un café et ton imagination, je t’emmène à Olympia, capitale de l’État de Washington. On est dans les années 70 lorsqu’un nouveau campus pointe le bout de son pavillon : l’université publique d’Evergreen. L’établissement au système d’éducation alternatif sera le repaire de nouveaux artivistes, qui y tiendront notamment une émission de radio exclusivement féminine : Your dream Girl. De plus en plus de jeunes habitent la ville et échangent au travers d’expositions et de concerts sans alcool – les moins de 21 ans étant bannis de nombreux endroits. L’art passe sur le devant de la scène. 

À présent, dérivons vers les années 80. Non loin de là, à Seattle, explose une bombe musicale issue du rock et de la culture underground : le grunge ! Allant de pair avec l’avènement du hardcore, les concerts sont dominés par la gent masculine et se font brutaux. Les adolescentes désertent les soirées car poussées vers les côtés ou dégagées de la scène. 

« The concerts’ mosh pits, flurries of flying elbows and wandering hands, drove most girls to the sidelines or out of the scene altogether. » (Sara Marcus 2010, chap 1.)

Avec la persistance d’une société conservatrice sous la présidence de George H. W. Bush, les clivages entre les sexes et entre les générations se creusent. Naît alors, à l’aube des années 90, une scène d’expression et de révolte inédite : la culture du Do It Yourself. Elle encourage à créer, à s’exprimer, à dénoncer avec « les moyens du bord », tout en ignorant la peur du ridicule en raison d’un manque de matériel, d’expérience ou de talent. Les adolescentes créent des groupes musicaux – Bikini Kill, Bratmobile, Heavens to Betsy, etc. –, composent des chansons et distribuent des zines. De l’encre sur les doigts, enveloppées de bouts de papiers volants et du ronronnement d’une photocopieuse, elles (ré)impriment des feuilles écrites à la main et/ou à la machine, où se mêlent dates de concerts, messages politiques, articles et anecdotes en vue de fabriquer des fanzines  ; des lieux de conversations, voire des extensions de journal intime. À cette époque, il n’est plus surprenant d’entendre un concert rugir tout près ou d’être abordé dans la rue avec des fanzines ou des ephemeras. 

Flyer. [The Revolution Starts Here and Now…], Kathleen Hanna, 1990. The Kathleen Hanna Papers. 

Peu à peu, un mouvement hétéroclite prend forme : Riot Grrrl (« les émeutières »). Aussi connu comme la troisième vague féministe, Riot Grrrl est bien plus que cela. Qu’elle prenne la forme de concerts engagés, de fanzines politiques ou de t-shirts troués, son empreinte est omniprésente, autant sur la scène visuelle que musicale. Loin de se réduire à une forme de féminisme, cette révolte est un lieu d’expression pacifique où sont abordés des enjeux comme les violences conjugales, le racisme, la parité sociale, l’homophobie, la transphobie ou encore la grossophobie.

I’m So Fucking Beautiful no. 2, Nomy Lamm, 1994. The Tammy Rae Carland Zine Collection.

Les femmes sont encouragées à s’exprimer et enrichissent le punk de nouvelles voix. Or, féminin ne rime pas toujours avec féminisme ! Ellen Willis, une journaliste féministe américaine, note la tendance de certaines chanteuses à chercher davantage à plaire qu’à faire passer un message, voire à perpétuer certains mythes misogynes :

« L’image androgyne [que Patti Smith] travaille, son côté “moi aussi j’en ai”, me dérange également : c’est une rébellion séduisante, mais elle fait le jeu d’un type de misogynie (endémique dans les milieux bohèmes, et sans aucun doute dans celui du rock punk) qui consent, quand une femme se comporte comme un mec (tout en étant sexy et manifestement “libérée”), à la distinguer du grand lot des écervelées. » (Willis 2019, 95).

Nous sommes toujours dans les années 90 et, l’explosion du hit Smells Like Teens Spirit de Nirvana, revêt le grunge d’un nouvel intérêt pour les médias mainstream. Définit comme l’équivalent « féminin » du grunge, Riot Grrrl n’en est pas moins ignoré par les journaux et la télévision. Ces derniers en diffusent une image limitée, s’arrêtant davantage au look punk et à une poignée de visages qu’aux messages véhiculés. Depuis, beaucoup d’artistes refusent d’être étiquetées Riot Grrrl, car le genre porte une signification restreinte auprès du public. 

Toutefois, ce mouvement à la revolution girl style est loin de s’éteindre ! Nombre de ses propos et philosophies influencent des producteurs comme Slim Moon, dont la moitié des artistes lancés par son label Kill Rock Stars est féminine. D’autres réincarnations du Riot Grrrl se retrouvent dans les Ladyfest, des festivals de concerts féminins et de groupes de paroles autour du féminisme, de la sexualité et/ou de la grossesse. Une autre mode internationale des adolescentes est celle des girls rock camps : des camps de vacances destinés à la création de groupes de rock féminins – incluant parfois les trans et les personnes non-genrées. Enfin, l’une des répercussions les plus éloquentes du mouvement se déroule en Russie dans les années 2000. Régie par Poutine, la politique y est également austère et patriarcale. Pour militer contre ce régime et son interdiction de l’avortement, un groupe de femmes nommé Pussy Riot (« émeutes de chattes ») organisera des concerts illégaux aux propos engagés. En 2012, trois d’entre elles sont arrêtées par les autorités en raison d’une interprétation inopinée de morceaux peu chrétiens dans une église orthodoxe. Elles seront condamnées à deux ans de prison ferme, entraînant la formation de collectifs – dénommés pour la plupart « free Pussy Riot » – qui donneront naissance à des manifestations, à des soirées de soutien et, bien sûr, à un regain du mouvement. Bref, du féminisme, de l’audace et de la musique, ravivant le flambeau contemporain du punk et de l’esprit Riot Grrrl ! 

Photo de couverture : Riot Grrrl no. 1, Molly Neuman, Allison Wolfe, and others July 1991. The Kathleen Hanna Papers. 

Sources : 

Darms, L., Hanna, K., & Fateman, J. . The Riot Grrrl Collection . New York : The Feminist Press at CUNY, 2014. https ://doi.org/10.1080/0740770X.2012.720823

Ellen Willis, « Aimer le punk en féministe », Audimat, no. 11 (January 2019) : 83-101. 

Johanna Renard, « Manon Labry, Emeutières : Pussy Riot Grrrls  ;  Manon Labry, Riot Grrrls : chronique d’une révolution punk féministe », Critique d’art, (November 2018), n.p., http ://journals.openedition.org/critiquedart/27278

Labry, Manon. Riot Grrrls : chronique d’une révolution punk féministe. Paris : Zones, 2016.

Marcus, Sara. Girls to the Front . New York : HarperCollins, 2010, Kobo edition.

Philippe Birgy, « Présentation publique du livre de Manon Labry, Pussy Riot Grrrls (Éditions iXe, collection Racine, 2017), » Miranda, no. 15 (October 2017), n.p., http ://journals.openedition.org/miranda/11108
Sonia Gonzalez. Riot Grrrl – Quand les filles ont pris le pouvoir.  Strasbourg, France : Arte, 2015.

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